Pour plus de détails concernant la genèse et l’histoire éditoriale des Travailleurs de la mer, on se reportera aux références proposées en bibliographie.
Victor Hugo a assez tôt l’idée d’un roman qui prendrait pour cadre le monde insulaire dans lequel il s’est réfugié en exil depuis le 5 août 1852, à Jersey tout d’abord, puis, après son expulsion le 31 octobre 1855, à Guernesey. Il programme pour nourrir son inspiration plusieurs excursions sur une île voisine, Serk, réputée pour être l’une des plus sauvages de l’Archipel anglo-normand. On trouve mention sur une carte manuscrite de l’île de Serk d’une première visite en 1853.
Quelques années plus tard, l’écrivain y retourne, déclarant à son fils Charles projeter d’y prendre des notes « pour le roman futur », ce qui signale un projet déjà conscient, sinon totalement formalisé. Hugo séjourne sur l’île de Serk du 26 mai au 10 juin 1859 : il amasse des matériaux dans un carnet (BnF n.a.f. 13450 ; 1859), partiellement retranscrit par Jean-Bertrand Barrère (« Un printemps dans l’île de Serk », Victor Hugo à l’œuvre, Paris, Klincksieck, 1965). À cette occasion, l’écrivain se livre à l’exploration de l’île avec un travail de relevé topographique et de recueil documentaire. Une partie de ces « choses vues » sur l’île de Serk seront remployées et « dépaysées » en quelque sorte, dans le contexte guernesiais.
Un second carnet (BnF n.a.f. 13460) est utilisé fin 1863-1864 : il contient un mélange de notes dont toutes ne sont pas destinées au projet romanesque en cours. Mais c’est sur ce carnet que se trouvent, de la main de Hugo, des cartes de Guernesey, un recensement des balises qui entourent l’île dont le rôle sera déterminant pour l’élaboration du roman.
Enfin, dans un troisième carnet (BnF n.a.f. 13459 ; mai 1864-juillet 1865) Hugo rédige des parties de son roman et procède à des réglages de scénarios pour lesquels, là encore, la carte intervient. D’autres manuscrits et « copeaux », ponctuellement mobilisés sur notre site, portent encore la trace de l’élaboration de ce roman maritime. La rédaction du roman, selon les indications portées par Hugo sur le manuscrit lui-même, débute le 4 juin 1864 et s’achève le 29 avril 1865, après une interruption entre août et décembre 1864.
Victor Hugo a fait relier son manuscrit (BnF n.a.f. 24745) par le relieur Turner, en y insérant 36 dessins. Ces dessins ont ensuite été déposés en 1974 et 1984 pour des raisons de conservation et restaurés par la Bibliothèque nationale de France. Est également conservée la copie allographe (BnF n.a.f. 13382), avec corrections de la main de Victor Hugo, ayant servi pour l’impression.
Le roman Les Travailleurs de la mer connaît deux éditions simultanées, en France et en Belgique, comme c’est souvent le cas pour les œuvres de l’exil de Victor Hugo, afin de déjouer les stratégies de censure imposées par le régime de Napoléon III. Il est publié chez l’éditeur Lacroix et Verboeckhoven, à Paris et à Bruxelles le 12 mars 1866. Il sera ensuite publié en feuilleton, à l’initiative de Lacroix, dans le journal Le Soleil, d’avril à juillet 1866. Les deux éditions française et belge présentent de légères différences. Yves Gohin (Les Travailleurs de la mer, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1975, p. 1291) les a explicitées, tout comme il a reconnu l’importance de cette édition originale comme la seule que Hugo ait véritablement suivie de près et corrigée avec attention.
Ultérieurement, les éditions des Travailleurs de la mer sont intégrées à des œuvres complètes : l’édition Hetzel Quantin dite Ne varietur (tomes X et XI des romans, 1883) et l’édition Ollendorff (Paris, 1901-1952) dite de l’Imprimerie nationale sous la houlette de l’exécuteur testamentaire de Hugo, dont il fut l’ami, Paul Meurice, qui est aussi à l’initiative de la Maison de Victor Hugo à Paris, premier musée consacré à l’auteur. Ces éditions postérieures comportent des erreurs. Mais elles se distinguent aussi, par rapport aux deux éditions originales, par des apports non négligeables et qui sont de deux sortes :
1° la publication de développements tirés des manuscrits et publiés sous l’intitulé « Reliquat » dans l’édition de l’Imprimerie nationale ;
2° surtout, la publication du texte que Hugo intitule L’Archipel de la Manche et qu’il avait conçu initialement, pour reprendre son expression comme un « chapitre préliminaire » au roman.
L’Archipel de la Manche n’est publié qu’en 1883, à Paris, chez Calmann-Lévy. Ce « chapitre préliminaire » a été écrit concomitamment au roman et publié postérieurement, malgré l’insistance de Victor Hugo. Les raisons de ce report de publication sont en grande partie financières, le roman comportant déjà trois volumes et l’éditeur ne pouvant consentir à imprimer un nombre important de pages supplémentaires pour ce qui n’était pas le roman mais son préambule documentaire. D’autre part, lorsque le texte est publié à part, en 1883, il n’est pas tenu compte, dans cette édition, de l’addition de deux chapitres que Hugo avait demandé à son éditeur d’intégrer, lorsqu’il avait le projet d’une publication globale, en 1866 et qui figurent dans le manuscrit : le chapitre « Souvenirs çà et là » (chapitre XII) et le chapitre XXI. L’utilisateur du site peut faire le choix de lire ces chapitres (voir « Principes éditoriaux » et « Mode d’emploi »).